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Orchestre, 16

14 mai 1990

Religion : Vous avez pas les foies ? Il faut avoir les foies ! Tout comme on dit foi en dieu, on dira foies en les déesses…

 

Orchestre, 15

L’amour est bon et chaud, mais j’en oublie les maux… Sur le chemin du retour, j’aperçois un cousin que je ne veux surtout pas reconnaître. Je tourne à droite, à gauche, et puis je me faufile sous une porte cochère. Au bout de trois quarts d’heure, je mets le nez dehors : il ne m’a pas suivi, je peux marcher tranquille ! Je vais un peu plus loin, du côté d’Odéon. Il y a des gens partout, on se sent protégé. J’achète dans un kiosque une revue pratique vantant les joies du jardinage et, dix mètres plus loin, je la pose sur un banc et continue ma route. Je traverse la rue, sans même regarder. Un taxi vert m’écrase, mais moi je ne sens rien. J’ai là, dans ma besace, un cahier d’écolier où souvent je m’amuse à dire du mal des gens. C’est mon luxe suprême, ma chaste différence. Je ne veux pas savoir ce que sera ce soir, je quitte ce miroir que je viens d’inventer. Je suis barbu et triste, remorquant ma langueur. Derrière une vitrine j’aperçois une fille faisant joli sourire et clin d’œil engageant. Me voilà cavalant, fuyant la tentatrice ! Ne pourrait-on pas me laisser paranoïer en paix ? Quand donc tout ce manège s’arrêtera-t-il de tourner ?

 

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Brouillard ce soir au Pont des Arts

Brouillard ce soir

Au Pont des Arts

Au travers de la brume

J’aperçois des lagunes

Ce bateau est le mien

J’embarquerai demain

 

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Orchestre, 14

13 mai 1990

Plaignons le pauvre Roberto !… Avant de lui briser les os. Avez-vous vu l’infâme qui m’a pris la parole sans même demander ? Je me demande bien comment il a pu faire ! Sans doute un instant de faiblesse de ma part, un peu d’inattention… Je vois trop bien la scène : moi, m’assoupissant sur ma prose dorée, laissant le stylo s’échapper de mes doigts, et lui toujours sournois en profitant sur l’heure pour raconter sa vie à sa manière à lui… Enfin… Ça vous aura donné l’occasion de voir quelle enflure il est ! Je voudrais le détruire, le réduire en bouillie ! Ce salaud-là veut du malheur, dit-il… Je ne sais pas ce qui me retient de lui en donner sa dose ! Et déjà j’imagine supplice raffiné pour lui faire cracher toutes ses dents, une à une… Il m’énerve, il m’énerve, c’est peu dire qu’il m’énerve ! N’y a-t-il pas moyen de l’empêcher de nuire ? On pourrait l’écorcher, ou le décerveler… Bien que, de ce côté, je ne serais pas étonné qu’il n’y ait rien à ôter ! D’où vient-il ? D’où sort-il ? Toujours à surgir là où l’on ne l’attend pas ! Je me demande bien comment j’ai pu choisir un héros si minable… Le bougre me dit laid, sans doute n’a-t-il chez lui en fait de miroirs que des portraits de stars !

 

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Orchestre, 14

Me voici Roberto, latino-séducteur à vingt-cinq francs de l’heure. Dégainant mes canines, je vous croque la bouche : le baiser de la mort ! (Merci, bel ange, pour cette audace inespérée !) Je vous repousse un peu plus loin, d’un geste qui se veut tout à la fois brutal et élégant. Je ris de vous voir blême, tortillonnant de peur. Je vous crache à la gueule, complétant le tableau, puis je vais retrouver dans son appartement mon amie étonnée. Celle-ci n’a pas de nom, c’est un genre qu’elle se donne. Elle m’a juste demandé de la numéroter, voulant ainsi savoir, la perfide curieuse, la quantité exacte de ses antécédentes. Je l’ai nommée première, coupant court par ce tour son jeu trop équivoque. Un peu déçue peut-être, elle s’est mordue la lèvre, mais m’a, tendre hypocrite, chaudement remercié de ce surnom donné.

 

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Orchestre, 14

12 mai 1990

R. n’est pas de ceux que l’on aime à défendre. Bien sûr, il est sincère jusqu’en sa légèreté, mais sa chance est trop belle, elle insulte le monde. On l’a vu naviguer aux quatre coins du monde avec pour seul bagage son charme désarmant. Il suscite l’envie plus souvent qu’à son tour ! Chacun aimerait bien le détrôner du siège où il s’est assoupi. Car voilà son secret, sa pierre philosophale : un grand mépris du monde, jusque dans ses coliques. Les gens ne sont pour lui qu’accessoires amusants, surtout les demoiselles, si promptes à succomber. Il se demande encore où il a pu pêcher ce pouvoir insolent de commander le monde. Il croit que rien n’est vrai, que tout ça n’est qu’un rêve. Mettez-vous à sa place ! Comment se croire égal dans ces conditions-là ? Se voyant maître de tout, il se devine seul, imaginant le reste. Subtil effet de modestie !

 

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Orchestre, 13

Puisqu’il le faut, engageons-nous, prenons parti politiquement sur des questions d’ordre pratique pour lesquelles, auparavant, nous aurons débattu longuement, au sein d’un comité restreint de concertation, idéologique et motivée. Il ne me suffit pas d’affirmer ici que ma position sur l’échiquier national se trouve tellement en-dehors que je trouve un peu ridicule que vous ayez l’idée de me questionner sur ces sujets, certes très importants, mais qui ne me concernent que de très loin. Je voudrais ajouter simplement ceci : j’aurais tendance à considérer comme un peu cruel de votre part cette illusion où vous voulez m’emmener, illusion dans laquelle j’aurais voix au chapitre, où l’on tiendrait compte de mon opinion jusque dans les hautes sphères de la politique internationale. Aussi, le parti que je prendrai sera le suivant : un silence, consternant peut-être à votre goût, mais un silence tout de même. Un silence motivé par mon indifférence. Voilà tout ce que j’ai à déclarer.

 

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Orchestre, 12

11 mai 1990

Ça tourne à la manie sénile, ça me fatigue déjà. Je m’en vais retrouver dans un bar du quartier mon héros favori, qui sirote en douce un blanc-cass’. Je m’assieds hors de sa vue, je veux pouvoir l’observer sans qu’il me remarque. Il a encore dans les cheveux un peu du sable où il était enterré. Il a la mine triste, ça le rend presque humain. Je veux pouvoir profiter à loisir de son humiliation. Je remarque à son doigt un anneau qui n’y était pas auparavant. Qu’est-ce à dire ? Sans doute un cadeau d’une femme trop faible. Il n’a donc rien perdu de son diabolique attrait sensuel ! Ah, je le voudrais mort, tellement il me fait mal ! Je voudrais arracher de mes mains ses oreilles, et lui râper le nez à la râpe à gruyère…

 

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Orchestre, 11

J’ai fait rêve nocturne de violence angoissée… Il est temps je le crois de rompre le fil qui me rattache encore à cette erreur déjà dépassée… S’attarder ne sert à rien d’autre qu’à cultiver haine et rancune stériles… J’ai mal au creux du cœur de peur accumulée… Viens à moi ma sereine, sauve-moi de ce désastre !… J’ai peur, j’ai tellement peur que j’en vomirais presque… Mais déjà j’ai trop parlé, l’angoisse se réveille, le silence est de règle en semblable circonstance !… Dis-moi encore ton bel amour, fais-moi croire à demain, permets-moi de te faire confiance !… Je sens que m’abandonne le trop fragile espoir que j’avais cultivé… La chance s’en va loin de moi, mais l’ai-je jamais vraiment connue ?…

 

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Orchestre, 10

J’ai rencontré hier soir une petite fée, qui m’a fait mille promesses… Mais moi, pauvre idiot, comme à mon habitude, je n’ai pas osé lui dire que je l’aimais… J’ai ri bêtement devant elle qui m’appelait, mais que je n’osais pas vouloir entendre. Je tire un trait pour l’oublier, mais son regard reste dans ma mémoire, et je crois la sentir près de moi, caressante comme une chatte amoureuse… J’espère à la revoir, bien sûr, mais oserai-je mieux une autre fois ?… Tel que je me connais, il y a peu de chances pour que soudain je me fasse audacieux !… Je me sens trop grand, trop balourd pour prétendre à l’amour…

 

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Orchestre, 9

10 mai 1990

Je ne suis pas si usé que l’on ne puisse me prendre encore comme support… Sais-tu qui tu es, toi qui me parle ainsi, sans métaphore aucune ?… Un ouistiti, ni plus ni moins !… Tout du moins, au début… Ne fais pas les gros yeux, ne fais pas les gros yeux !… Ne t’inquiète pas pour ça, je vais ranger ma voiture sur le bord du trottoir, et nous pourrons tous deux mélanger nos haleines… Mais tu n’as sur la peau qu’un voile de lumière… Accepteras-tu, si je t’en fais prière, mes sentiments désordonnés ?… Tu ne dis rien… Peut-être même n’entends-tu rien !…

 

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Orchestre, 8

9 mai 1990

Je me demande comment je fais pour survivre sans remords après toutes ces années passées à pêcher sans vergogne dans toutes les eaux saumâtres que j’aie pu rencontrer… Je suis si souvent ivre d’orgueil que cela me paraît être mon état normal… Je porte des vestes fleuries, triste ironie en vérité après tout le mal que j’ai fait autour de moi… Pour parler d’autre chose : tous ces petits points de suspense que je sème à loisir m’agacent moi aussi, mais j’ai beau le vouloir, je ne peux pas m’en passer… Encore un reste de lecture ancienne, je vous laisserai deviner qui… Mais, après tout, est-ce si grave ?… Je pense à R., et la rage m’atteint, je ne veux plus le voir, plus en entendre parler !… Puisque je ne l’aime plus, et que de toutes façons il n’a jamais su prendre plus de consistance qu’une roue de secours elle-même percée, autant l’abandonner !… Peut-être que plus tard, lorsque je me serai adouci à son encontre, j’irai le retrouver, mais j’en ai assez de lui tourner autour par conscience coupable… Tout ça est trop pénible, je veux pouvoir respirer librement !… J’en suis à me dire que jamais je ne saurai devenir conteur de romances, que ma défaite est assurée… Allons, quittons ces contrées envahies par le vent, retournons sur le sable, au Soleil d’un été légendaire…

 

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Orchestre, 7

Zozo-boa, je n’aimerai que toi, si tu n’oublies jamais de me lécher les pieds… Zozo-boa, c’est le grand serpent magique, celui qui me dit tout, même quand je ne lui demande rien… Il a l’œil bleu et inspiré, et des besicles sur le nez… Dans son sillage, on voit souvent naître du sol des songes tièdes mal agencés… Pauvre relique, tu bandes encore, mais je n’ai plus de temps pour ça !… As-tu vu dans les marécages fleurir les mamelles de ma mie ?… Elle m’attirent comme l’aimant, et je ne suis plus pour elles que ferraille…

 

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Orchestre, 6

7 mai 1990

Martha (vous voyez qui c’est ?…) me dit que je n’ai pas tant à prendre précautions pour des balourds tels que vous, que je n’ai qu’à écrire ce qui me chante (Caca-prout, si je le veux, ajoute-t-elle finement…), et à vous enculer par derrière tous autant que vous êtes si vous n’êtes pas contents !… C’est elle qui le dit, hein ? Moi, je ne fais que rapporter ses propos ! Que voulez-vous, elle est comme ça, ça passe ou ça casse ! Remarquez, c’est plutôt gentil à elle d’essayer de me redonner courage, car j’en avais bien besoin ! Enfin, j’espère que vous serez contents, car s’il faut vraiment que je vous sodom… Vous m’avez compris, je pense ! Enfin, quoi, moi, ça ne me dit rien, mais alors rien de rien !… Ou alors avec un bon lubrifiant, et pas n’importe qui !… Elle me dit maintenant que ce n’était pas à prendre au pied de la lettre, que c’était une image… Tu parles d’une image, sœurette !… T’as rien de plus clean en stock ?… Bon, changeons de sujet avant d’en vomir sur le papier !…

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Orchestre, 5

Ce soir, ma sœur la Lune est d’un ambre délicat, je viens de la voir à ma fenêtre… Et bientôt pleine, devrais-je ajouter !… À moins qu’elle ne soit déclinante, un peu comme moi, d’ailleurs… Et vous, comment ça va ?… Bien installés ?… Moi, ça va bien, je suis au lit, bientôt va venir l’heure de dormir, heure exquise, promesse de songes… Je dois l’avouer : j’aime à dormir, et surtout à rêver… Mais sans doute vous en foutez-vous complètement, et sans doute avez-vous raison !…

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Orchestre, 4

Est-il si laid de parler de soi-même ? On me crie du balcon que je suis narcissique, mais je proteste : je ne m’aime pas assez pour ça ! J’ai déjà dit ailleurs (mais où ?) que je me trouvais parfois si laid, et cela reste aujourd’hui mon sentiment dominant. On me dirait nombriliste, j’aurais sans doute plus de mal à protester, tant il est vrai que je me préoccupe fort de ce douloureux symbole de mon arrachement au sein maternel… Bien sûr, c’est une blague, mais avouez tout de même qu’elle est fort troublante !

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Orchestre, 3

6 mai 1990

L’Art est intègre, majeur et vacciné, mais parfois si volage que l’on en rirait presque. Quand on pense à tous ceux qui ont péri pour lui, le rire enfle tellement qu’il en devient détresse. Roberto n’est pas beau, c’est ce que je crois comprendre. On a beau dire que tout s’est arrangé, ce n’est point en pissant lâchement sur un homme sans défense que l’on relève l’honneur ! Je ne sais pas moi-même où je m’en vais ainsi, mais vous l’aviez compris. La première réflexion que l’on pourrait se faire, c’est qu’un peu d’ordre serait nécessaire ! Encore faudrait-il matériau à mettre en ordre…

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Orchestre, 2

Je sais bien que ma dame se meurt dans sa cabane. Je le sais bien, je le sais bien. D’ailleurs, je l’ai vue encore hier au soir. Elle semble toujours aussi belle. Qu’attends-je alors pour aller la délivrer ? Ce que j’attends ?… Triste plaisanterie, en vérité : je vois mes mains nues et blessées, toutes mes armes brisées, et puis je vois le dragon qui la tient enfermée !… Insaisissable et imprévisible, le bougre a toujours su jusqu’ici me défaire !… Oh, je continuerai, soyez-en sûr, tant que j’en aurai courage !… De toutes façons, même en dehors de l’honneur, j’ai une très bonne raison de continuer le combat : mon cœur est en gage chez cette enfant fragile, et il me faut au moins le récupérer !… Ma réflexion peut vous sembler bien cynique, bien amère, mais elle est motivée, soyez-en certain !… Car, depuis toutes ces années que je mène combat pour la libérer des griffes de ce monstre, plusieurs fois il m’est venu à l’esprit l’idée qu’ils étaient tous deux complices, et de plus en plus souvent cette pensée me vient, au point qu’elle a déjà sa place numérotée au tableau d’honneur de mon jugement !… Je veux croire que cette vue de mon esprit trop faible est fausse, mais que faire lorsqu’elle s’impose à moi ?… Ah !… Je voudrais tant parfois mourir sur l’heure !… Seigneur Dieu, je vous en prie, éclairez-moi ou rappelez-moi à vous, mais ne me laissez pas en cette sombre conjoncture !… Serait-il possible que pour vous aussi le choix soit impossible ? À qui obéit donc ce dragon ? Qui ai-je osé affronter, dans la folie de mon amour ? Et si celle que mon cœur appelle “ma dame” n’était en fait que la complice du monstre, simple appât pour attirer vers lui des victimes naïves telles que moi ?… Si c’est le cas, je peux au moins me vanter du fait que le combat ait déjà si long duré !… Mais, j’y suis, si le plaisir de mon adversaire est le combat, alors ma vaillance ne peut que le réjouir aussi !… Tout ça est bien trop fort pour mon étroite tête…

 

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Orchestre, 1

4 mai 1990

Un long temps est passé, et tout s’est arrangé. Enfin, j’aime à le croire ! Mon héros dort solo enterré dans le sable. Je l’avais posé là pour le mieux retenir, et puis j’étais parti retrouver mes amis. Ce séjour isolé l’aura sans doute calmé… Allons le voir sur l’heure, pissons-lui sur le nez pour mieux le réveiller… La crapule est coriace, son teint est toujours vif ! Je laisse le docteur lui dire des mots d’amour, pour moi j’ai mieux à faire…

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Pour vous le faire savoir

1 mai 1990

Je pense à vous ce soir

Aussi j’écris, candide

Ces quelques mots, timides

Pour vous le faire savoir

 

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